Le Swing Musette

Une facette méconnue du Jazz Français de l’Entre-deux-Guerres

Le swing musette, un patrimoine culturel français

Issu de la rencontre entre les immigrés auvergnats et italiens qui arrivèrent à Paris pour trouver du travail, le musette est l’aboutissement du mélange entre les musiques traditionnelles d’Auvergne et l’accordéon, introduit dans la capitale par les Italiens à la fin du XIXème siècle. Ce premier métissage donnera, au début du XXème siècle, le style musette de la première période, et reste aujourd’hui l’unique exemple de musique non-folklorique née en France.

Pendant l'Entre-Deux Guerres, un variant va apparître : le swing musette.

                   

Le swing-musette : patrimoine, héritages et alchimie

L’héritage jazz du swing musette

Jazz et Java ou Swing Musette

La Guitare Manouche

Django et Baro

Après la guerre, les années 30 sont celles de l’arrivée du jazz en France. De jeunes guitaristes comme Django Reinhardt et Baro Ferret, côte à côte dans les orchestres de bal musette dans lesquelles ils impriment leur style manouche au banjo, vont adopter la guitare, plus jazz dans ses possibilités et sa sonorité.

L’un optera pour l’école Lang / Venuti et fondera le fameux Hot Club de France, dépositaire de l’appellation « jazz à la française », qui adapte sous forme d’un quintet à cordes, une formule déjà éprouvée par Eddie Lang à la guitare et Joe Venuti au violon.

L’autre, Baro, deviendra le maître incontesté de la valse swing, accompagnateur des premiers accordéonistes swing tels Viseur, Murena et Privat. Ensemble, ils mettront au point une formule totalement inédite: le swing-musette, style empruntant au musette sa forme (la valse) et au jazz son approche ternaire (le swing).

Le succès de Django

Depuis sa rencontre avec Stéphane Grappelli, le manouche a bouleversé l’univers du jazz. Premier jazzman non américain reconnu outre-atlantique, c’est en 1934 que l’aventure commence, après l’enregistrement du premier disque du Quintette du Hot Club de France.

Reprenant les standards américains du moment (Honeysuckle Rose, Dinah, Lady Be Good…) mais aussi les compositions (Minor Swing, Tears…), le quintet impose un style audacieux, révolutionnaire et résolument moderne. Peut-être trop d’ailleurs, puisque le public, peu préparé à ce voyage dans l’univers du jazz, ne se sentira d’abord que peu concerné par la musique du QHCF. La formation n’existera que de manière épisodique, ce jusqu’en 1937, qui marque un tournant en matière de notoriété pour le groupe, après son succès en Espagne. Suivront de belles dates, notamment en Angleterre, terre de prédilection du Quintette.

Le succès ira crescendo jusqu’en 1939.

La parenthèse Zazou

Django et les Zazous

L’avènement du swing en France qui emporta la jeunesse dans sa folle révolution des années 1930-40, consacre le génie de la guitare : Django Reinhardt. Ce mouvement fera place à un autre, issu du premier, à l’éclatement de la Deuxième Guerre Mondiale : la mode zazou, ainsi baptisée d’après les paroles du morceau de Cab Calloway Zah Zuh Zaz, enregistré le 2 novembre 1933. Paroles reprises dès 1938 par Johnny Hess dans son morceau Je suis swing : « je suis swing, je suis swing, zazou, zazou, zazou zazou dé ».

                           

A la veille de l’occupation, le swing bat son plein à Paris et Django, avec son quintet à cordes, mène le bal ! Il faut dire que son jazz « sans tambours ni trompettes » est une exception mondiale : la musique de Django ne se contente pas de reproduire les sonorités venues d’Amérique ; il s’approprie son langage pour le pousser encore plus loin, à sa manière ! De plus, il le fait au moyen de la guitare, qui jusqu’ici était l’instrument d’accompagnement, secondaire dans les orchestres. Ce qui n’empêchera pas le scepticisme de certains amateurs de jazz, habitués aux canons du style en matière d’orchestration, c’est-à-dire comprenant cuivres et percussions.

Zah Zuh Zaz

Le Swing pendant la Guerre

Le mouvement Zazou

Mais dès le début de l’occupation, les restrictions seront imposées à la population. L’idéal pétainiste s’incarne en un homme fort, sobre et travailleur. Néanmoins une partie de la jeunesse, contestataire, bravera l’interdit, se faisant pousser les cheveux, arborant une dégaine à la fois chic et débraillée, désireux de continuer de s’amuser sur les musiques noire-américaines. Le zazou est à la mode ! Une mode non sans-danger puisque certains iront jusqu’à se faire tondre en public pour oser s’amuser.

Le Bal continue

Pour alimenter cette envie de distractions, des bals clandestins et soirées swing s’organisent, avec le relatif « consentement » des officiers SS, qui viennent à Paris pour y trouver de la distraction. Les artistes bénéficiant d’un laisser-passer continuent à jouer : c’est le cas (au début du moins) de Django (c’est le sujet du film éponyme de Etienne Comar). Boris Vian, l’ayant décrite dans Vercoquin et le plancton, est un autre de ces artistes assimilé à la mode zazou. « Le mâle portait une tignasse frisée et un complet bleu ciel dont la veste lui tombait aux mollets […] la femelle avait aussi une veste dont dépassait d'un millimètre au moins une ample jupe plissée en tarlatane de l'île Maurice. »

Le mouvement prendra fin avec la guerre. Neéanmoins, Django est assimilé au phénomène zazou dans le sens ou il a fait partie de cette contestation anti-occupation. Resté à Paris pendant toute la guerre, il a participé à cette période étrange de la vie culturelle de la France. Mi-sous-marine, mi-assumée, il s’agit d’un style qui fait partie intégrante de notre culture entre mythe et réalité, essentiel pour bien cerner à la fois l’héritage de cette période et le style à la française qui en est ressorti.

                               

Plus la guerre se prolongera, plus nos zazous seront pris comme bouc-émissaires des revers militaires Allemands.

Alchimie Swing et Musette

Le melting-pot musical

                               

Pour en revenir à Django et Baro, ceux-ci peuvent être considérés comme les inventeurs d'une manière nouvelle de jouer de la guitare. Et ce langage musical s'est construit de concert avec les accordéonistes de l'époque. A l’écoute des enregistrements de Guerino ou Vaissade avec Django et Baro, on se représente bien les échanges qu’il pouvait y avoir entre les deux guitaristes, l’un prenant le plan, le phrasé de l’autre et vice versa… A ce titre, soulignons que nombre de phrases attribuées à Django dans ces enregistrements seront identifiés après analyse comme ceux de Baro par les spécialistes.

Technique

Une technique similaire entre les deux musiciens s’est donc véritablement développée à cette période. Ce qui n’est pas pour démystifier le génie de Django, qui reste un prodige de technique et de sensibilité, mais qui explique les facteurs favorables à l’émergence d’un style qui n’est pas que personnel : le jazz manouche. Django en aura, du reste, été le vecteur principal de sa popularisation.

On peut faire le même parallèle concernant les orchestrations : le duo Django/Grappelli qui a fait le son de la musique de Django, rappelle avec évidence celui de Lang/Venuti. La formule des quintets de Viseur et Privat rappelleront quant à eux celui du HCF.

Pour ce qui est du répertoire, les accordéonistes intégreront petit à petit les tubes swing du moment, surtout Viseur avec Confessin’, Sweet Georgia Brown… à l’instar de son camarade Django à qui il donnait la réplique.

Pour conclure

Ainsi, même si Django est celui qui restera dans les mémoires, il faut comprendre que l’expression jazz à la française, traditionnellement attribuée au génie de Django, est le fruit d’un effort collectif, d’une transmission plus large et qui couvre d’autres horizons que ceux couverts par la musique du QHCF. Parmi celles-ci, le swing-musette est de ces musiques qui revêtent particulièrement bien cette étiquette : une musique cosmopolite solidement ancrée dans un pan de la culture française.